L'atelier d'Élodie Loch-Béatrix

Miscellanées sur l'écriture et l'univers de l'édition

Au banquet des hyènes, l’audimat est roi

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Quand j’ai passé les concours des écoles de journalisme, on m’a demandé quelles étaient selon moi, les qualités d’un bon journaliste. C’était il y a 11 ans. Je me souviens de ma réponse : “l’humilité et l’éthique”.

Je suis rentrée dans une de ces écoles et j’ai, depuis, toujours exercé mon métier avec respect et empathie. J’ai travaillé au service des faits divers d’un grand régional, un des seuls qui a édicté une charte pour cette spécialité. Une charte qui invite à respecter les victimes comme les accusés, qui ne cherche pas à faire des titres racoleurs ou à choquer. Un journal dont le rédacteur en chef savait attendre, prendre du recul plutôt que se précipiter sur l’information à chaud et mettre la pression à ses équipes pour sortir un scoop.

Je n’ai jamais été attirée par les chaines d’informations en continu, je pensais que c’était une question de personnalité, de tempérament. Aujourd’hui, je crois que c’est une question de vision de mon métier et de déontologie. Avec les attentats de Charlie Hebdo, du 13 novembre et celui de Nice, je n’ai plus l’impression de faire le même travail que certains de mes confrères. Comment peut-on mettre en danger des otages pour être sûr de sortir l’information avant la chaine concurrente ? Comment peut-on diffuser des images de personnes à l’agonie ? Ou encore cette grande chaine de télévision qui n’hésite pas à montrer des morceaux de chair humaine qui tapissent un mur de Paris sous prétexte que ce sont les restes d’un terroriste ? Encore ? Comment peut-on oser interviewer un homme à côté du corps de sa femme et de son enfant ? Comment peut-on manquer d’empathie à ce point ? Ou peut-être quelle pression exerce-t-on sur ces journalistes pour qu’ils en viennent à sacrifier leur humanité sur l’autel de l’audimat ?

Jusqu’où va le devoir d’informer et de témoigner ?

La question n’est pas nouvelle mais elle se posait moins chez nous. Jusqu’ici, ces images chocs revenaient du bout du monde, de zones de conflit. Les victimes paraissaient moins proches selon l’application de la loi du mort au kilomètre.*

Une des images qui a fait scandale et posé cette question est celle-ci :

Omayra Sanchez

En 1985, les caméras du monde entier suivent pendant 60h l’agonie de cette fillette de 13 ans.

En 1993, c’est une image du photo-reporter Kevin Carter qui va susciter la polémique. Il réalise ce cliché au cours d’un reportage au Soudan pour témoigner des ravages de la guerre civile.

kevin-carter-child-vulture-sudan

Son image choc est reprise dans de nombreux médias pour alerter sur la situation dramatique en Afrique et les dons affluent pour l’aide humanitaire. En 1994, il reçoit le prix Pullizer. Mais certains accusent Kevin Carter d’être le second vautour de la photo, le photographe étant parti après avoir pris son cliché sans aider la petite fille. Kevin Carter ne supportera pas cette polémique et finira par se suicider.

Cette histoire souligne toute l’ambiguïté de notre rapport à l’horreur. Ces témoignages choquants sont nécessaires pour faire réagir l’opinion. Mais quel est le devoir premier de ce journaliste-témoin, impliqué dans cette réalité ? Informer ou aider ? J’ai tendance à penser que si une personne est en péril, on l’aide d’abord.

Pour en revenir aux attentats, j’ai du mal à trouver une justification à la diffusion d’images atroces ou de témoignages de victimes en état de choc. L’opinion est déjà ultra-sensible, il n’y a donc pas la dimension d’alerte qu’on peut trouver dans les exemples ci-dessus ou dans le cas des migrants. Il s’agit juste de nourrir une fascination morbide du même ordre que celui de ralentir pour voir un accident. Non, la seule raison, c’est l’audimat et le prix de la pub qui va avec. Au banquet des hyènes, l’audimat est roi.

Si ce sujet vous intéresse, je vous conseille la lecture de l’excellent “Controverses, une histoire juridique et éthique de la photographie” de Daniel Girardin et Christian Pirker chez Acte Sud.

* En journalisme, on explique que plus une victime est éloignée géographiquement du lecteur, moins il sera touché. Ainsi, la plupart des gens sont plus touchés par 10 morts à Paris que 100 morts à Kaboul.

 

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